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projet poétique

Mon travail parcourt différents registres de l'écriture et du langage. Signes, lettres, mots sont pour moi des corps graphiques libres et autonomes dont j'explore les flux et les mouvements, les volumes et les matières par des mises en espace visuelles, sonores, numériques, audiovisuelles.
Pour autant ces dimensions formelles n'excluent pas le fond. Je suis à la recherche d'un équilibre entre l'émotion et le concept. Le caractère hybride de ma poésie est à l'image de cet enjeu artistique que je me suis fixée. 

La genèse
A l'origine il y a cette sensation : la pensée comme enfermée dans le corps. Un décalage entre la parole pensée et la parole exprimée, entre la parole qui parvient à sortir du corps et celle qui reste à l'intérieur, entre celle du dedans et celle du dehors. Quelque chose qui est de l'ordre du détritus sonore*, quelque chose qui, parce qu'on en n'a pas la maîtrise, détruit au lieu de construire. Tout comme ce flot de paroles qui nous envahit quotidiennement (les médias, la pub, la propagande…) qui lui est là, comble de l'ironie, pour diriger, contrôler nos cerveaux, nos actes, notre existence. 
A force d'observer cela, j'ai fini par comprendre que plus on veut contrôler la parole, les mots, plus ceux-ci nous échappent.
Les mots, les lettres sont une extension de la pensée, du corps, de la main qui ont leur vie propre. "Il faut penser que les organes vocaux sont plus membres qu'organes. Ils vibrent comme des bras, comme des ailes : le langage reste une espèce de vol."** Ce sont des graphes autonomes. Ils sont avant tout énergie, pensées fulgurantes qui prennent corps et deviennent matière, substance. "Le mot n'est plus un texte, c'est une surface, un volume."**  
"Le mot n'est plus un signifiant, mais à la fois la chose même et l'idée."*** 
Parallèlement, considérant le corps dans son état premier comme une énergie faisant partie de l'univers, je me suis mise à le représenter comme une énergie à densité linguistique, c'est à dire comme une lettre dans l'exercice de sa liberté de mouvement, donc un graphe autonome, libre, qui porte en lui, en symbiose, la chose même et l'idée. En lui reconnaissant une telle existence, j'ai dégagé le corps du poids considérable qu'est celui du contrôle de soi. Ce sont ainsi abolies les polarités corps/pensée, dedans/dehors qui infligent cette sensation d'enfermement. "Le mot a maintenant pour lumière le corps entier de l'homme – le corps entier de l'univers."**
Aussi faut-il voir ces corps graphiques "comme des organismes libérés de toute tutelle sémantique"*** en mouvement perpétuel, reconfigurer continuellement le réel puisque c'est le langage qui crée le réel. 

Le lieu même où nous habitons
Il en va de l'espace, du territoire comme du corps graphique. La Terre et ses lopins étant en éternelle constitution, il n'est pas possible de concevoir nos lieux d'habitation comme des abris fixes et immuables. "[…] aujourd'hui, habiter équivaut à se déplacer […]"*** Les corps graphiques sont le lieu même où nous habitons. Nous habitons dans notre propre écoulement où nous inscrivons, paypage après paypage, la cartographie des alphabets qui constituent toute chose. "C'était désormais là où "l'œil parvient à ne pas voir", dans ce qui n'était plus de l'ordre du paysage, mais celui d'une constellation mouvante de territoires alvéolés, que l'on habitait."***

* image de Jacques Lacan : la passoire. "Il y a dans l’enfant une passoire qui ne retient du langage que les débris, sa matière, et c’est avec ces détritus sonores que l’on parle. Parce qu’ils se chargent de sens pour faire mots". (Sens et sons….sang et sonsse,Mireille Lauze)
** Pierre Garnier, Manifeste pour une poésie nouvelle visuelle et phonique - Deuxième manifeste pour une poésie visuelle, 1962 in Oeuvres poétiques T.1, Editions des Vanneaux, 2008
***Marie-Ange Brayer dans R&Sie(n), 2005

 

 

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